Silence de sang : entre loyauté familiale et démission collective

 

Silence de sang : entre loyauté familiale et démission collective

Dans les méandres de la crise sécuritaire haïtienne, la montée des gangs ne relève plus uniquement d’une problématique criminelle, mais d’un enchevêtrement d’attachements, de silences consentis et de contradictions humaines profondes. Derrière chaque homme armé, chaque territoire contrôlé, chaque zone déclarée rouge, se tisse une toile plus vaste, dans laquelle la famille, le voisinage et l’impuissance sociale occupent un rôle central. Ce que l’on tait, parfois, c’est que l’un des obstacles majeurs à la dénonciation des groupes armés réside dans la proximité.

Très souvent, celui qui tient l’arme est un cousin, un frère, un fils d’un voisin, un ancien camarade d’école. Ce lien humain et intime rend difficile l’acte de parler, de pointer du doigt, de s’ériger contre le danger. Par loyauté, par peur, ou parfois par nécessité économique, car les gangs, aussi, nourrissent certaines familles, le silence devient refuge. Et paradoxalement, la société haïtienne juge durement ce silence. On condamne le voisin qui protège son neveu devenu bandit, on insulte la mère qui ne livre pas son fils aux forces de l’ordre. Jusqu’au jour où le même jugeur se retrouve face à l’irréversible : son propre sang impliqué, sa propre rue infiltrée, son propre quotidien rongé.

Alors, le jugement devient moins tranchant. La morale, moins assurée. Mais si le mutisme s’explique, il ne saurait suffire à contenir le fléau. L’absence flagrante de patriotisme, ce sentiment profond d'appartenir à un pays qu'on aime et qu'on défend, gangrène tout effort de redressement. La patrie ne fait plus lien. L'État, déserté. Et lorsque l’intérêt personnel prime sur la survie collective, les bases mêmes du vivre-ensemble se fissurent. Comment parler d’un avenir commun si chacun se replie dans la protection du sien ? Comment bâtir une paix durable quand dénoncer devient un danger, et que le courage civique est réduit à l’exception ?

À cette équation complexe, s’ajoute un acteur central : la justice. Ou, du moins, ce qu’il en reste quand l’institution s’efface devant les intérêts personnels. Car tout comme celui qui protège un frère bandit, il y a celui qui protège un cousin juge, un frère policier, un oncle procureur, et le cercle devient encore plus vicieux. En Haïti, la corruption n’est pas seulement une affaire de valise pleine ou de billet glissé sous la table. Elle commence souvent par la voix douce d’un proche, par un service entre nous, par une prière chuchotée dans une oreille compatissante. Et peu à peu, la justice se désarme. Quand la loi devient familiale, elle cesse d’être républicaine. La ligne est floue, insaisissable même : entre loyauté et compromission, entre devoir moral et réflexe affectif. C’est là une autre guerre que nous ne savons pas encore mener, celle contre nous-mêmes.

Nous ne savons pas dire non à un proche, même quand ce non est la seule porte de sortie possible pour une société toute entière. Nous ne savons pas où commence l'amour et où il devient faiblesse. Cette confusion intérieure, ce manque d’éducation civique et éthique, ouvre grand la porte à l’impunité. L’émotionnel l’emporte sur le rationnel. La patrie est reléguée derrière le clan, la communauté derrière la famille. Le mal se faufile entre nos contradictions, et les gangs, eux, prospèrent sur ce vide de fermeté, sur cette zone grise entre l’intime et le juste. Il ne s’agit pas ici de prôner une justice froide, déshumanisée. Mais de rappeler qu’un pays ne peut survivre si chaque citoyen devient juge, avocat, complice ou protecteur à la carte, selon ses liens de sang. Il nous faut, à un moment donné, choisir : la paix collective ou la paix de conscience. Et ce choix commence toujours par un renoncement. Le renoncement à couvrir, à excuser, à justifier l’injustifiable. Même, et surtout, quand il porte notre nom. 

Christnoude BEAUPLAN

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